Nous sommes tous interloqués quand nous nous engageons dans la Galerie Vivienne, située au coeur du 9e arrondissement de Paris. Nous, ce sont les 22 passagers du MS Raymonde, l’une des six péniches de la compagnie alsacienne CroisiEurope qui sillonnent les principaux canaux et rivières de France.


La Galerie Vivienne fait partie de la vingtaine de passages couverts qui constituent une particularité architecturale méconnue de la capitale française. Il s’agit d’un ensemble de voies piétonnières recouvertes de verrières qui sont aménagées au milieu de beaux immeubles de la fin du 18e siècle dans lesquels on accède souvent par d’imposants escaliers en colimaçon et qui sont bordées de boutiques en tous genres, de salons de thé et de restaurants aux décors délicieusement surannés. « Je ne savais pas que ça existait », dit, admiratif, l’un des passagers du MS Raymonde pourtant familier avec les trésors de Paris. 


Partis de l’immense domaine national du Palais Royal, nous parcourons successivement l’extraordinaire Galerie Vivienne au sol recouvert de mosaïques aux motifs colorés. Puis, le Passage des Panoramas, datant de 1799, long de 133 mètres, qui regorge notamment de commerces en cartes postales, en monnaie et en philatélie. Et, finalement, le Passage Jouffroy au dallage en marbre du plus bel effet rempli, au moment de notre passage, d’échafaudages sur lesquels oeuvrent des spécialistes en restauration. « C’est un havre de tranquillité en plein coeur de Paris », dit notre guide bilingue. En effet, car pour y accéder à partir du quai de la marina de Bercy où est amarrée la MS Raymonde et pour y revenir, nous subissons les affres de la congestion automobile parisienne. 


Durant les cinq jours du périple proposé par CroisiEurope sur la rivière Marne au départ de Paris, les passagers du MS Raymonde ont l’occasion de multiplier les découvertes. Que ce soient des produits du terroir avec la dégustation du fameux fromage Brie de Meaux, dans la cité épiscopale du même nom, et de différents champagnes chez un artisan vigneron réputé. Ou un spectacle de fauconnerie dans les ruines du château féodal de la ville de Château-Thierry. Ou encore des trésors architecturaux : outre les passages couverts de Paris, l’imposante cathédrale de Reims qui a été le théâtre de pas moins de 25 sacres royaux. 


Les excursions ont généralement lieu l’après-midi après une matinée de navigation. On peut donc faire la grasse matinée dans la mesure où le ronronement des moteurs du MS Raymonde - qui redémarrent tôt le matin après une nuit d’arrêt due aux horaires restreints des écluses -, ne nous empêche pas de se rendormir. Fait digne de mention, les excursions sont toutes incluses dans le prix des croisières sur les canaux ainsi que le vin, la bière et le café aux repas, et un bon choix d’alcool au bar. 


CroisiEurope propose deux croisières sur la Marne, l’une à partir de Strasbourg, l’autre de Paris. Cette dernière, la nôtre, débute sur la Seine, se poursuit sur la Marne, parfois sur la rivière, parfois sur des sections canalisées afin de faciliter les déplacements, et se termine à Épernay, ville bénie des Dieux implantée au coeur de la région viticole de Champagne. La MS Raymonde fait le trajet inverse, en alternance.


Tout commence au quai parisien de la Grenelle, à l’ombre de la Tour Eiffel. Tandis que les passagers entament une excellente Poire belle Hélène couronnant le premier d’une série de délicieux repas composés de produits du terroir français, la MS Raymonde se met doucement en branle, prend sa vitesse de croisière et traverse le coeur de Paris en naviguant sur la Seine sur laquelle fourmille un nombre étonnant d’embarcations au soleil couchant. 


Après une première nuit amarrée au quai de la marina de Bercy, la MS Raymonde repart de plus belle pour sillonner vaillamment la Marne sur une distance de quelque 190 kilomètres, traverser 18 écluses dont certaines désormais automatisées et s’amarrer chaque soir au quai d’un village différent. Des vélos sont mis à la disposition des passagers qui désirent gambader dans les environs durant les escales. 


Selon le niveau d’eau et la direction du courant, le MS Raymonde avance à une vitesse variant de 8 à 10 kilomètres-heure. Le capitaine du MS Raymonde, Emmanuel Besin, à l’emploi de CroisiEurope depuis 2015, doit composer quotidiennement avec plusieurs défis techniques. Du côté du navire, le gabarit qui ne laisse qu’à peine cinq centimètres d’espace de chaque côté lors du passage dans les écluses. Du côté du cours d’eau, le niveau qui change de beaucoup selon les saisons, la faible profondeur qui oblige à la plus grande prudence de déplacement, et les mouvements d’eau occasionnés par la présence de barrages jouxtant les écluses qui créent un effet tourbillon devant être compensé par d’habiles manoeuvres.


Après un autre petit déjeuner buffet consistant et la visite de la cathédrale de Sainte-Étienne programmée la deuxième journée, nous nous lançons à l’attaque du Brie de Meaux, un onctueux fromage à base de lait cru de vache, à pâte molle, à fine croûte fleurie et au savoureux goût de noisette. Sacré roi des fromages et fromage des rois à Vienne en 1815, il a fait les délices de nombre de rois et de princes, dont Charlemagne et Henri IV. Puis, l’objet d’une appellation contrôlée en 1980. 


Pratiques sympathiques inhérentes à une croisière ne regroupant qu’un petit nombre de passagers : le troisième jour de la croisière alors que la MS Raymonde est amarrée près de la ville de Château-Thierry, le capitaine nous invite à une amicale partie de pétanque qui a lieu tout à côté de la péniche. Et le lendemain, le chef cuisinier nous convie à un barbecue servi sur la terrasse extérieure pendant que la MS Raymonde navigue entre les rives de la Marne maintenant systématiquement occupées par des vignobles.


« Le clou de la croisière est certainement la découverte de la Champagne », dit la toujours souriante commissaire de bord, Eniko Burik. En cette quatrième et avant-dernière journée de croisière, nous circulons en bus parmi les vignobles vallonnés de l’une des six routes touristiques du Champagne. Au cours de ce trajet mythique, notre guide nous abreuve de statistiques éloquentes sur cette industrie plus que jamais florissante. Ainsi, on y dénombre 340 maisons de champagne qui produisent annuellement 362 millions de bouteilles résultant d’un savant mélange de trois cépages (chardonnay, pinot noir et pinot meunier). 


On compte par ailleurs des centaines de producteurs indépendants, comme Audrey et Jérôme Demière. Ces artisans vignerons sont la troisième génération de l’exploitation familiale Champagne Demière fondée en 1936 à l’entrée du village de Fleury la Rivière, qui se dresse sur la rive droite de la vallée de la Marne. Notre visite a lieu à la mi-avril alors que Jérôme Demière s’apprête à procéder à l’assemblage de ses divers cépages avant l’embouteillage. Au final, la marque Demière produit une dizaine de champagnes, dont Egrég’Or (uniquement composé de Pinot Meunier maintes fois médaillé) et Rosé de Saignée (obtenu par macération exclusivement de Pinot Noir plutôt que par assemblage).


En poursuivant notre route, nous nous arrêtons à l’église Saint-Sindulphe, qui domine le village de Hautvillers, dans laquelle se trouve la tombe du célèbre Dom Pérignon. S’inspirant de la méthode de vinification des vins effervescents de Limoux, dans le sud-ouest de la France, ce moine bénédictin a élaboré la méthode de champagnisation du vin qui a carrément révolutionné la fabrication du champagne. Entre autres innovations, on lui doit l’assemblage de raisins de différents terroirs, le creusement de caves profondes en pleine craie en vue d’obtenir une température constante ainsi que l’utilisation des bouteilles en verre résistants et de bouchons en liège afin de contenir la mousse.


Juste avant notre retour au bateau, nous circulons sur l’avenue du Champagne qui s’étire dans le centre de la ville d’Épernay. Elle est bordée de chaque côté de luxueuses demeures appartenant aux grands barons du champagne comme Pol Roger.


Fondée en 1976, CroisiEurope est la seule compagnie à proposer des croisières d’une durée de quatre à six nuits sur les canaux et rivières de France. Pour ce faire, elle a lancé, à partir de 2014, six péniches modernes qui naviguent aussi, entre la mi-avril et la fin octobre, en Alsace-Lorraine, en Bourgogne et Val de Loire, en Provence et Camargue.


Chaque péniche de CroisiEurope de couleur bleue et blanche fait 38,50 mètres de longueur et 5,07 mètres de largeur, avec un tirant d’eau de 1,60 mètre et un tonnage de 250 tonnes. Chacune comporte trois ponts (dont un pont soleil avec transats), une terrasse extérieure au pont supérieur (avec tables, parasols et jacuzzi), onze cabines (dont dix au pont principal et une aménagée pour personne handicapée au pont supérieur), un restaurant panoramique ainsi qu’un lumineux salon-bar (avec des livres sur toutes les villes visitées en cours de croisière). 

Dans le cas de notre croisière sur la Marne au départ de Paris, environ la moitié des passagers proviennent des différentes régions de France et l’autre moitié principalement de l’Angleterre et des États-Unis. Le français est la langue d’usage à bord du MS Raymonde, mais la commissaire de bord d’origine hongroise est polyglotte et les guides sont le plus souvent bilingues.


Les 22 passagers du MS Raymonde sont traités aux petits oignons par six membres d’équipage (commissaire de bord, chef cuisinier, serveuse, hôtesse de cabines, le commandant et un matelot) dévoués et polyvalents. Par exemple, un matin, le capitaine nettoie les tables de la terrasse extérieure, la commissaire de bord prépare le cocktail du jour, le chef cuisinier épluche une panoplie de légumes. Incidemment, ce dernier vient, avant tous les repas, présenter lui-même le menu qu’il a concocté pour les passagers. Un midi, il se présente même en salle avec un grand chariot à partir duquel il découpe deux grosses pièces de boeuf qu’il a fait cuire patiemment durant plus de sept heures.


Au fil des ans, CroisiEurope a élaboré un catalogue comportant quelque 80 entrées, 95 plats principaux et 75 desserts pour ses croisières sur l’Europe (voir la section Gastronomie du récit de croisière sur le Rhône). Le mode de fonctionnement est différent à bord des péniches. « Le chef a l’entière liberté de choisir ses menus à partir des produits offerts par le distributeur avec lequel CroisiEurope fait affaire », dit Kamel Guendez, responsable des chefs de cuisine pour les péniches. 


Si bien que le menu change de croisière en croisière non seulement au gré des produits de saison et des spécialités locales, mais aussi selon l’inspiration, les connaissances et les préférences de chaque chef en matière de cuisson et de sauces. Par exemple, le chef du MS Raymonde, Mohamed Tahani, a proposé lors de notre croisière à la mi-avril 2019 un plat typiquement parisien (poule au pot), une entrée mettant en valeur un légume de saison (asperge enroulée de bacon) et un dessert fait à partir d’un fruit de saison (gâteau aux pruneaux).


Dix des onze cabines du MS Raymonde sont regroupées sur le pont principal. Elles abritent chacune deux lits de huit mètres carrés (en comparaison d’un grand lit de 11 mètres carrés dans la 11e cabine aménagée pour accueillir une personne handicapée au pont supérieur). Ingénieusement conçues, toutes les cabines disposent d’une climatisation réversible, d’un téléviseur (peu écouté, ne serait-ce qu’en raison de la captation limitée des chaînes à bord), d’une salle d’eau (avec douche et WC, savon végétal, shampooing aux extraits d’Aloe Vera et gel pour le corps aux extraits de Guarana), d’un sèche-cheveux, de la WI-FI, d’un téléphone et d’un coffre-fort. 


Notons qu’il n’y a pas de service de blanchisserie à bord, que l’eau dans les cabines n’est pas potable (des bouteilles d’eau de la marque alsacienne Wattwiller sont fournies en versions plate et « fortement pétillante ») et que les prises de courant sont de modèle européen (ce qui exige l’utilisation d’un adapteur pour les fiches américaines). 


Chaque cabine du pont principal offre une vue extérieure, littéralement à fleur d’eau. Par moments défilent ainsi devant les hublots de notre cabine des adeptes d’aviron, des bandes de canards ou des cygnes solitaires d’un blanc immaculé, des pontons pour pêcheurs assidus, des rangées de maisons centenaires ou d’arbres grandioses… Sans oublier, à compter de la quatrième journée de la croisière, les vignes à flanc de collines et à perte de vue… Bref, le spectacle de la nature dans toute sa splendeur. Et en toute tranquillité, vu que nous ne croisons pratiquement aucune autre embarcation durant toute la croisière.


Itinéraire 

Jour 1 : Embarquement à Paris, au quai de Grenelle (à partir de 16h). Navigation sur la Seine (20h-21h15). Escale de nuit à la marina de Bercy, à Paris.


Jour 2 : Tour panoramique et promenade dans les passages couverts de Paris (08h30-12h15). Navigation vers Lagny-sur-Marne (12h15-18h30). Escale de nuit à Lagny-sur-Marne.  


Jour 3 : Visite de la ville de Meaux et dégustation du Brie de Meaux (07h30-12h00 lors de notre croisière, sinon en après-midi). Navigation vers Saint-Jean-Les-Deux-Jumeaux  (12h-17h). Escale de nuit à Saint-Jean-Les-Deux-Jumeaux.  


Jour 4 : Navigation vers Château-Thierry (06h30-15h). Spectacle de fauconnerie au château féodal de la ville de Château-Thierry (15h-18h). Escale de nuit à Château-Thierry.


Jour 5 : Navigation vers Dormans (09h-13h15). Excursion sur une route touristique du Champagne, visite d’une maison de champagne et dégustation (13h30-17h30). Escale de nuit à Dormans.


Jour 6 : Navigation vers Épernay (08h-13h). Visite de Reims (14h-18h). Soirée de gala. Escale de nuit à Épernay.


Jour 7 : Débarquement et transfert Épernay-Paris par bus (09h-12h15).

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